Jeudi 17 mai 2012 4 17 /05 /Mai /2012 17:55

J'ai noté dans un carnet depuis mon départ toutes les fois où j'ai eu envie de lui parler.

De choses essentielles, de choses nécessaires, de choses insignifiantes. 

Des choses importantes, des choses pour passer le temps, des choses pour le plaisir de l'échange, des choses pour faire le malin, toutes ces choses qu'on dit pour se garder en terrain connu. 

J'ai noirci dans un carnet depuis mon départ chaque chose que j'aurai aimée lui dire. 

Des choses que j'ai vues, des choses que j'ai lues, des choses que j'ai entendues, des choses qu'on m'a soufflées, des choses qu'on m'a soupirées au creux de l'oreille, toutes ces choses qu'on dit pour s'égarer en terre inconnue.

Par Sonia
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Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 18:55

La dernière fois que l'on s'est vus, il rentrait de voyage, d'Afrique. Il y avait séjourné plusieurs mois, pour seule compagnie la solitude chevillée au corps, l'écriture pour unique alibi. Il disait qu'il avait sûrement laissé là-bas une partie de lui. Physique. Qu'un fantôme avec son faciès devait continuer à se balader dans ces ruelles, à chercher, à se souvenir, à errer ainsi peut-être jusqu'à la fin de son temps. Il avait réalisé aussi que la musique, l'amour, la vie, cela, l'écriture, tout cela, ce n'était dans le fond qu'une seule et même histoire, une histoire de rythme. Peu importe le verbe qu'on y accolait. Une simple histoire de rythme.

Ailleurs, y avoir laissé un autre que soi, plus libre, ou au contraire au fin fond d'une nouvelle cage. 

La dernière fois que l'on s'est vus. Le printemps, Paris, une terrasse de café, le soleil qui faisait plisser ses yeux - il avait oublié sa paire de lunettes - un battement de cil, un verre de Bourgogne aligoté. 

Il parlait de son nouvel appartement avec vue sur mer, de son divorce enfin prononcé, de ses enfants qui grandissaient, de lui, qui vieillissait. Il parlait de sa nouvelle vie. De la fille qu'il avait rencontrée, qui partageait ses jours et ses nuits, à présent. Une histoire simple. 

Il disait "jolie" en parlant d'elle. Une jolie fille. Il utilisait ce mot "fille", et non "femme". La jolie fille présente à ses côtés. Le choix des mots. Présente. A présent. 

Ils étaient ensemble à Paris pour le week-end. A l'instant où je l'écoutais, sûrement qu'elle, elle l'attendait dans leur chambre d'hôtel. 

Je hochais la tête sans mot dire - je n'avais pas oublié mes lunettes de soleil - le regard fixé à quelques mètres de là sur une nuée de pigeons qui s'ébattaient près d'un vieux clochard allongé, le dos plaqué sur un banc public. Il ronflait bruyamment, manifestement saoul, comme en témoignait la bouteille de vin à moitié vide posée à même le sol. Les pieds nus, noircis de saleté, les ongles jaunis cramponnés au banc comme un hameçon planté dans un poisson à peine tiré de la rivière, à l'agonie, sans témoin. Sur sa poitrine, à même la peau, une pile de lettres. Une dizaine de lettres environ disposées en un paquet ficelé, qu'il maintenait fermement contre lui, fermement, solidement, bien que plongé dans un lourd sommeil aviné. Ses deux mains serrées, un tas d'enveloppes jaunies, contre son coeur.

Nous nous sommes quittés à la bouche du métro Bonne Nouvelle. Il préférait rejoindre son hôtel à pied situé sur le Boulevard, profiter de l'air doux de Paris, le soleil déclinant sur la ville. Je l'ai regardé s'éloigner, peu à peu, jusqu'à en plisser les yeux, jusqu'à voir et revoir disparaître sa silhouette au coin de la rue. J'ai regretté à cet instant ne pas l'avoir pris dans mes bras. A mon tour, j'ai tourné les talons en me disant que je devrais partir en voyage, qu'ailleurs peut-être moi aussi, j'arriverais à lâcher, j'arriverais à renoncer. A me délester de lui, de cette partie de lui, physique, cloîtrée à l'intérieur de moi, comme au fin fond d'une cage. 

Puis j'ai dévalé les escaliers de la station. Du haut des marches jusqu'au bout du quai de ma ligne de métro, j'ai compté mes pas, j'ai compté les femmes, j'ai compté les hommes, j'ai compté les jours à venir, j'ai compté les gens habillés en jeans, j'ai compté les filles portant des jupes. 

J'ai compté les regards aussi. J'ai compté les regards des types qu'auraient bien foutu dans leur lit pour un soir de printemps, une femme aux yeux et au coeur noirs. Pour un soir, clore ses paupières, renverser sa tête en arrière, et se jeter l'un et l'autre dans un puits sans fond. Les regards. Jusqu'à quand existeront-ils les regards des hommes sur moi…

A l'arrivée du métro, je me suis engouffrée dans un wagon presque vide, me suis assise sur une banquette face à deux filles dont l'une d'entre elles s'appliquait à se remettre du rouge à lèvres en dépit des secousses du transport. Elle était très habile, s'en sortait bien, aucune bavure autour de sa bouche. 

Je vais avoir 40 ans, je lui ai lancé dans un sourire. 

Je suis une femme de 40 ans, demain. C'est comme ça. Alors maintenant, faut que j'arrête de compter. Faut que j'arrête de compter avant qu'ils ne cessent d'exister à jamais, les regards. 

En regardant défiler les stations de métro au travers mon propre reflet dans la vitre, j'ai revu la pile de lettres posée sur la poitrine du clochard endormi de l'après-midi. Je me suis alors souvenue de ce qu'écrivait Théodore Van Gogh dans une correspondance destinée à son frère, Vincent, "la tristesse durera toujours". Il concluait l'une de ses lettres par ces simples mots, "la tristesse durera toujours". 

C'est pas comme si j'avais essayé de le retenir. C'est pas comme si il avait essayé de me rattraper. 

 

Par Sonia
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Lundi 26 mars 2012 1 26 /03 /Mars /2012 14:48

Je suis posé, là. Quelqu'un a dû me poser, là, parmi vous. Figé sur le bas-côté, tout près de vous, installé tranquillement, juste à côté de la vie. 

Je suis posé, je suis docile, je suis presque transparent.  

Assis, debout, au péage, dans le métro, sur la plage, sur un banc, au bureau, derrière un écran, dans votre lit parfois, c'est moi. Je me distrais. Tout près de vous, déposé dans toutes les positions. C'est à peine si vous me remarquez, c'est à peine si vous sentez mon souffle, c'est à peine si je respire encore. Je suis le tout premier à oublier que je suis là. Je reste, le temps passe, je me tiens le plus loin possible de moi, et ainsi je me rapproche de vous. Je maintiens la position, de loin, de près, je vous aperçois en plein mouvement. Je vous vois, vous agiter, hésiter, ralentir. Je vous regarde vivre, et ça me va bien. 

Vous. Tous. Ma famille, mes collègues, des inconnus croisés au hasard des rues, je les aspire. Leurs ombres. Leurs lumières. C'est tout cela que je respire bien plus que l'air qui m'entoure, et chacun d'entre eux, à leur manière, de mille manières, me nourrissent, donnent la becquée au petit oisillon que je ne suis pas. Ca me suffit, ça me va. Je puise dans leurs vies, j'inspire dans leurs ambitions, je renifle leurs rêves. Je me remplis de la vie des autres et jamais, jamais je ne recrache. J'absorbe. J'ingurgite. J'encaisse. 

C'est un chemin à parcourir - parce qu'il faut bien prendre un chemin, sinon quel choix ?- c'est le chemin le plus simple, direct, que j'ai trouvé pour m'échapper de tous les chemins que je n'ai pas pris. Pour me sauver, pour me dérober du vide, du gouffre de mon existence. M'échapper à travers vous. Echapper à la peur, à la terreur de devoir remplir sa vie, la terreur ne serait-ce que d'essayer, la terreur d'échouer, de ne rien faire de moi qui vaille, d'être noyé dans la masse, d'être à peine devenu, d'être devenu un type ordinaire parmi les types ordinaires.

Sauve qui peut. 

Pourtant, j'ai des rêves. Mes éternels rêves d'adolescent collés à mes basques au jour le jour. Je ne les poursuis pas mes rêves, ils sont agglutinés à l'intérieur de moi. La plupart du temps, ça se soumet, ça se fait oublier, mais parfois, au détour d'un parfum, d'un regard, d'une note de musique, d'un frôlement de main, ça se révolte violemment, terrible soubresaut. Chaque jour, tour à tour, je fais le dompteur avec les fauves emprisonnés, je joue un jeu de dupes désespéré, je plaque mes pas dans les vôtres, je fais corps avec vous, qu'ils nous confondent, qu'ils ne me rattrapent pas tout à fait, mes foutus rêves d'adolescent. Qu'ils me laissent en paix, qu'elles se taisent les voix, qu'il s'éteigne pour de bon l'espoir, les regards empreints d'attente, qu'ils restent à l'abri, séquestrées les notes de musiques, étouffés les poèmes d'amour, anesthésiés par le froid, la sécheresse du coeur qui viendra, celle des rides qui se forment sur mon visage…

Je veux capituler. 

Je ferai un jour… Demain. Demain, ce sera bien. Demain, oui, ce sera bien mieux. Ce sera demain le moment. Mon moment. 

J'ai peur. J'ai peur de moi, tout le temps. Le passé, le présent, l'avenir. Je joue les gros bras pour meubler le vide des secondes qui s'égrènent dans ma vie rétrécie, j'empoigne les vôtres de vies, de tout mon être. Ca me prend toute mon énergie, ça me mobilise entièrement de m'oublier. De scruter. D'attraper, de saisir. Des battements de cils aux pieds qui trébuchent, des vieux, des gosses, des femmes emmurées, des encravatés, des mecs en short, des chiens au bout des laisses. Des conjoints, en pleine lumière. Des qui se rassurent à haute voix. Des amants dans l'ombre aux parfums d'éternité. Des qui s'étreignent dans un souffle, court, et se disent au revoir, c'était bien, jusqu'au prochain printemps.  

Je reste figé, déposé comme une pierre lourde au fond d'un lac qu'aurait absorbé depuis le commencement du monde, toutes les vies, toutes les existences, tous les chagrins, tous les sourires, tous les amours, tous les souvenirs, tous les jours et toutes les nuits. En silence, ni cris, ni douleur, je suis posé là. Je tiens la distance. A l'extérieur, ça ne moufte pas. Le corps est impeccable. Je fais du sport, de la course à pied, ça me donne le sentiment de maîtriser quelque chose dans ma vie, d'avancer vers quelquepart. Un pas après l'autre, un pas devant l'autre. Devant. Devant. En mouvement. En vie. Devant soi. J'illusionne.

A l'intérieur, ça séquestre les monstres. Ca s'agrippe, ça s'agrippe à ce qu'on pourrait bien faire demain, à tout ce qui reste de possible, à tout ce qu'on doit encore taire. 

Et puis, je souris sur la photo. De toutes mes dents, je souris. Et j'attends. Que pourrais-je faire d'autre que sourire, que d'attendre, que de tenir ? Alors, je tiens. Je souris et à mon sourire angélique, peu de gens, peu de femmes y résistent.

Les femmes. Une femme, puis une autre femme, puis une femme, puis une autre femme.

Une branche, puis une branche.  

J'ai épousé une femme. Une femme qui me convient. Une femme à qui je souris tous les jours. Une femme qui m'aime, une femme que j'aime bien. Qui ne me connaît pas, qui ne me dérange pas, qui ne me bouscule pas. Une femme qui me convient pour ce que je suis incapable de donner à quelqu'un. 

Je suis figé, à côté de ma vie. J'écoute patiemment de la maison les bruits, du dehors la pulsation du monde, du dedans, l'effondrement.  J'attends. Ca fait pas mal, je crois que ça ne fait pas mal mais ne me regardez pas. J'observe le mouvement de la vie des autres, ceux qui nagent dans la rivière en suivant le courant. Moi, je suis à l'arrêt, fatigué, et je pose ma tête, parfois, sur des genoux ; des mains caressent doucement mes cheveux tel un enfant qu'aurait le corps d'un vieillard ankylosé, qu'aurait vécu toutes les vies sauf la sienne et qui à force de s'accrocher à une bouée, n'a toujours pas appris à nager.  

 

 

« Ecrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. »

  (Marguerite Duras)

 

Par Sonia
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Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 18:38

Au petit matin, je suis sortie, les mains dans les poches, cafard en plein coeur, acheter des cigarettes.

Je suis rentrée à midi, fourmis dans les jambes, les bras chargés de fleurs. Je les ai disposées sur la table de la cuisine, j'ai ouvert grand la fenêtre, j'ai respiré. Et depuis, j'attends.

Du petit jour à la nuit tombée, je retiens mon souffle, j'écoute les mouches voler, et j'attends, j'attends que s'en reviennent les papillons.

Par Sonia
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Mercredi 1 février 2012 3 01 /02 /Fév /2012 23:16

Je marcherai le long de la rivière

sous mes pieds

les herbes folles

les coquelicots et les ronces

compactes

caresseront mes chevilles

rien n'y fera

rien n'arrêtera

et les cris des moineaux

tout là-haut

rythmeront

mon pas

deux trois quatre

la valse lente

deux trois quatre

la valse lente 

des adieux

tout au bout de mes pas. 

Je marcherai le long de la rivière

longtemps,

sous le ciel haut

au loin 

l'horizon

les vignes et les champs de blé

plus loin encore, 

notre refuge

où nous rêvions

où nous causions

où tu tremblais

parfois,

où s'ouvraient les coeurs

un peu,

les papilles 

et tes yeux de gamin verrouillé

Je marcherai le long de la rivière 

comme un bon petit soldat 

les orties 

effleurant mes jambes 

nues

pour te retrouver

dans le chant des corbeaux

au creux des arbres 

et sur ma langue, 

le goût

d'une tige de chardon

mâchonnée 

déguisée en pâquerette

les poings serrés 

le corps en mouvement

Je marcherai le long de la rivière

longtemps,

comme un soldat en colère

je mettrai le feu aux champs de blé

me soûlerai dans les vignes

violerai nos souvenirs

balancé au fond de la rivière

ce qu'il fut de toi 

réduit 

en cendres

ce qu'il reste de moi 

des chagrins de l'enfance

des quatre cents coups

deux trois quatre

du souffle

des rires 

les bleus sur les jambes

nues 

les coups

deux trois quatre

Je marcherai le long de la rivière

longtemps,

comme un bon petit soldat

je m'en retourne faire la guerre

en souvenir de toi,

le gosse dérouillé.

 

Par Sonia
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